Réflexions sur le carême aujourd'hui

 Père Jean Gueit, mars 2011


Il est préférable de parler d’ascèse plutôt que de carême, car le mot carême vient du latin qui désigne la « quarantaine », c’est-à-dire quatre dizaines. Mais si c’est le cas du grand carême, le carême pascal ainsi que de celui de l’Avent, d’autres carêmes durent moins longtemps. En réalité, le contenu du carême, c’est l’ascèse. Et si le carême suppose et exige l’ascèse, notons que l’exigence de l’ascèse est présente dans toutes les religions.

 

Quel est le bien-fondé de l’ascèse et quelles formes peut-elle prendre ? Le carême et l’ascèse sont une réalité permanente dans l’Église. Pour mieux réfléchir sur l’actualité et la nécessité de l’ascèse aujourd'hui, rappelons quels en sont les fondements spirituels. L’ascète est celui qui fait un exercice. L’ascèse est un ensemble d’exercices. Il s’agit de définir lesquels et pourquoi.

 

La condition humaine

Notre condition humaine n’est pas celle que Dieu a imaginée et a voulue pour nous. C’est le thème de la Genèse, de l’expulsion du paradis pour désobéissance, pour séparation, pour transgression – les juifs aiment parler de « rendez-vous manqué », ce qui est intéressant, mais qui réduit un peu la responsabilité de l’homme, d’Adam devant le Créateur ; c’est le thème de l’expulsion du paradis pour « péché », terme que l’on évite volontiers dans notre langage, sans doute à cause de la connotation très lourde dont il a été chargé, partiellement à juste titre, alors même que c’est ce mot qui récapitule la condition dans laquelle nous sommes aujourd'hui, celle qui n’était pas voulue par Dieu.

 

« Désobéissance », « séparation », « transgression » désignent des actes, ceux qui nous ont conduit à un nouvel état. Quant au mot « péché », il ne désigne pas tant l’acte lui-même que la condition dans laquelle nous sommes, ce que l’on retrouve notamment dans le verset du psaume 50 : « Dans le péché ma mère m’a conçu ». La formule est dérangeante car dans notre culture contemporaine occidentale elle semble évoquer en premier lieu la dimension sexuelle de la procréation, alors que  là n’est pas le fondement du problème. Elle signifie, « j’ai été engendré par ma mère, dans la filiation de la condition pécheresse ». Ce rappel pose le problème de l’acceptation de cette « lecture biblique » de la condition humaine.

 

Pendant le « Grand carême », nous célébrons la liturgie de saint Basile, qui nous rappelle dans la prière eucharistique ce point de départ dans lequel s’enracine le plan de rédemption. « Ayant façonné l’homme en prenant du limon de la terre et l’ayant honoré de ton image, tu l’as placé au paradis des délices, lui promettant, s’il observait tes préceptes, une vie immortelle et la jouissance des biens éternels. Mais l’homme ne t’a pas écouté, toi, son vrai Dieu, son Créateur, et séduit par la ruse du serpent, il s’est donné la mort par ses propres péchés. Alors dans ton juste jugement, Seigneur, tu l’as chassé du paradis pour le placer dans ce monde et tu l’as fait retourner à cette terre d’où tu l’avais tiré […] tout en disposant pour lui le salut par une seconde naissance en ton Christ lui-même ». Ce point de départ conditionne toute la Tradition spirituelle.

 

La désobéissance : Adam se détourne de son Créateur

« Il t’a désobéi » : il est bien question de désobéissance. En quoi consiste-t-elle ? Il n’est pas inutile de rappeler la réponse, puisque la culture occidentale n’a pas véhiculé exactement la même réflexion ; celle-ci a focalisé l’idée de la chute ou du péché principalement sur une problématique corporelle et sexuelle, alors que la « désobéissance » réside bel et bien dans le fait qu’Adam s’est détourné de son Créateur. L’homme a choisi de se référer à lui-même plutôt que d’accepter de se référer à son Créateur.

 

Quelles sont les conséquences de cette désobéissance, qui est un détournement du visage d’Adam vers lui-même ? « Il s’est donné la mort par ses propres péchés ». Il s’est donné la mort et s’est condamné à vivre dans une vie de passions. C’est ce que désigne « ce monde ». « Vous êtes dans le monde et non pas de ce monde »,  Jésus est venu dans « ce monde »… Ce monde est celui de l’opacité, de l’espace-temps et celui des passions. Il y a deux approches possibles concernant la relation entre les passions et la mort. Est-ce en se condamnant à la mort que l’homme se condamne à vivre des passions, ou bien est-ce le monde des passions qui le condamne à la mort ?

 

Ces deux réalités ne se contredisent pas ni ne s’excluent: c’est une question de contenu ou d’enchaînement. En se référant à lui-même, l’homme s’est condamné à vivre par lui-même, de lui-même et à s’enfermer dans un système de passions qui le conduit inéluctablement à la mort. La patristique byzantine dit, avec saint Maxime le Confesseur, que c’est parce qu’il s’est condamné à la mort que l’angoisse de la mort l’entretient dans un monde de passions et que ses désordres sont les conséquences de l’angoisse de la mort. Saint Basile suggère que ces deux approches ne sont pas contradictoires, l’une étant la conséquence de l’autre, et réciproquement.

 

Les conséquences de la faute d’Adam

En tant que « descendants » d’Adam, de quoi sommes-nous héritiers ? Héritiers de la faute du premier ? Est-ce que je porte en moi et personnellement la responsabilité de la faute du premier, ou bien seulement la conséquence de la faute du premier ? Il y a sur ce point une différence sensible entre la tradition chrétienne occidentale et la byzantine. La spiritualité d’inspiration augustinienne privilégie l’idée que chacun porte la responsabilité de la faute première, approche sensiblement culpabilisante qui se résume dans l’affirmation « Jésus est mort pour tes péchés ». Pour la patristique « orthodoxe », l’homme n’est pas coresponsable de la faute d’Adam mais il en subit les conséquences. Pour cette raison « je suis », « nous sommes »  dans cette condition dramatique, condamnés aux passions et à la mort. Dans son « infra-conscience » (redécouverte partiellement par Jung, mais pas seulement) l’homme se « sait » condamné à une autre relation aux choses : au lieu de bénéficier du « paradis des délices », il a été chassé du paradis.

 

La relation de chacun à tout ce qui l’entoure est une relation de tension, de volonté de contrôle, de volonté de compréhension (et dans compréhension, il y a possession par l’esprit et le savoir), de volonté de domination. Intervient aussi la conséquence de la division, de la dislocation des êtres et des choses. Comment ne pas le percevoir aujourd'hui ? Nous sommes par excellence dans le monde de la conséquence de la chute où nous essayons de tout contrôler : la vie, la mort, la nature, l’organisation de la société… Toute l’histoire de la pensée humaine, autre que proprement spirituelle, ne s’inscrit-elle pas dans la nostalgie du paradis perdu, celui « des délices », et dans la quête d’un rétablissement de ce paradis qu’elle voudrait en définitive fondamentalement terrestre. « Ce qui fait de la terre un enfer, dit Voltaire, c’est que l’homme cherche à en faire un paradis ».

 

Orgueil et avidité

Les conséquences de la chute, de la séparation, de la désobéissance ramènent cette condition humaine à deux mots qui sont aussi deux maux : l’orgueil et l’avidité. Le premier relève de l’esprit, du spirituel, et l’autre, d’une relation plus concrète, plus matérielle au monde. L’orgueil et l’avidité, deux maux qui sont reliés, s’enracinant l’un dans l’autre. L’orgueil, c’est la concentration sur soi, la référence à soi-même (« vous serez comme des dieux »), « ma » raison devient la mesure de toute chose,  la volonté de « com-prendre », de posséder, intellectuellement ou physiquement. L’avidité est le prolongement ou la concrétisation de cette première démarche de mon ego. Elle s’exprime dans tous les domaines, les choses, les personnes, les sentiments. Dans la relation à l’autre, notamment amoureuse ou même amicale par exemple, on dit couramment « tu ne me comprends pas », ce qui signifie que j’attends que tu me prennes avec ou peut-être plus subtilement, dans un secret espoir de réciprocité, que je te prenne avec.

 

Orgueil et avidité conduisent à l’angoisse. L’enfant, à 5 ou 6 ans, ressent  brusquement l’angoisse de la mort, puis cela passe. A 20 ans, si on est en bonne santé on se sent, on se pense  immortel. C’est dans la vingtaine qu’on est prêt à « tout refaire » – on n’a peur de rien – en s’auto-déifiant. Au XIXème siècle, les courants philosophiques portent les stigmates terribles de l’angoisse de la mort.  Marx, par exemple, dans une lettre à son père, dit ouvertement que c’est par angoisse de la mort qu’il se fixe comme objectif de transformer la terre en enfer, au milieu duquel « il se sentira l’égal du Créateur ».

 

Orgueil et avidité conduisent à l’oubli de l’émerveillement devant la beauté de la nature, que l’on défigure. Cela conduit à une véritable aspiration par le découragement et le désespoir, car le démon lui-même est désespéré. Les formes ultimes de péché sont le mépris de l’autre ou encore le découragement et le désespoir, qui conduisent parfois au suicide. Cette lecture des choses est une constante interreligieuse : toutes les religions évoquent la disharmonie dans le monde, provoquée par la disharmonie de l’homme qui se disloque, qui se désintègre.

 

 

L’ascèse : stopper la désintégration et reconstituer l’harmonie

 

L’ascèse est supposée prendre le contre-pied de cet état intime de tension vers l’extérieur, centrifuge, de dislocation de soi-même, des multiples forces qui, en moi, tirent dans tous les sens. Le rôle de l’ascèse est d’interrompre ce processus de désintégration pour essayer de reconstituer « mon » harmonie, « mon » intégrité, ce que suggère la prière de saint Ephrem : « donne-moi un esprit d’intégrité ». L’esprit d’intégrité, est le contraire de la dislocation. C’est une démarche qui suggère le contrôle de la passion, ou des passions. La passion est nécessairement plurielle, car le démon est pluriel : « mon nom est légion ». Peut-être s’agit-il  d’un ange déchu mais au bout du compte, il est légion, en contradiction permanente avec lui-même. C’est de cela que nous sommes héritiers. Lorsqu’on a demandé à saint Séraphin s’il avait vu le démon, il a répondu : « Oui, ils sont hideux ». Séraphin a donc vu la légion de démons (ou le « démon-légion »). Le propre du phénomène passionnel est d’être pluriel et contradictoire.

 

Il s’agit de situer l’ascèse dans cette perspective et non dans celle d’une mortification. Je suis toujours contraire à moi-même dans la mesure où, comme dit l’apôtre, « tout ce que je veux faire, je ne le fais pas, et tout ce que je ne veux pas faire, je le fais ». Voilà l’axe de l’ascèse, quel que soit son contenu, qui peut prendre différentes formes. Elle a pour objectif de combattre l’avidité comme manifestation de la possession et de la domination des choses et des êtres ; de combattre la conséquence « dislocatrice » de cette avidité, de reconstituer notre harmonie et notre intégrité, signification réelle du mot « paix », non pas comme le chantent les hymnes politiques, mais comme le suggère saint Séraphin : « Trouve ta paix intérieure et beaucoup seront sauvés ». Nous avons besoin de reconstituer notre unité, pour ré-accepter Dieu et pour accepter l’autre. C’est en réalité l’application des deux premiers commandements : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ton âme et de tout ton esprit » et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », qui en définitive n’en font qu’un.

 

L’ascèse par rapport à Dieu

On peut donc réfléchir sur l’ascèse par rapport à Dieu et sur l’ascèse par rapport à l’autre. Par rapport à Dieu : l’ascèse est d’abord prévue pour Dieu. Et non pour soi : il faut prendre garde de ne pas se lancer dans le jeûne pour soi, ce qui peut se faire, comme technique ou paratechnique (discipline sportive, régime alimentaire, etc.),  qui peut n’être pas mauvaise en soi, mais qui ne constitue pas une reconstruction de notre unité et de notre intégrité. Ainsi il nous est rappelé dans l’Évangile que, « lorsque tu  jeûnes, ne le montre pas –  et le Père te le rendra ». Une attitude qui fait écho à ce que nous dit le Christ concernant la prière : « Si tu veux prier, enferme-toi dans ta chambre et là, dans le secret, le Père t’entend ».

 

L’ascèse et la prière sont deux piliers. Pas d’ascèse pour l’ascèse, quelle qu’elle soit,  ce que suggère semble-t-il la parabole des dix vierges, que nous entendons notamment le mardi de la semaine sainte. Les cinq vierges « folles » sont apparemment dans les mêmes conditions que les « sages », elles ont pratiqué la même ascèse, mais sans doute l’ont-elles faite pour elles-mêmes : ascèse narcissique, égocentrique.

 

L’apôtre Paul, dans l’épître aux Romains, rappelle en outre une dimension essentielle de l’ascèse : elle ne porte pas de jugement. Certains sont plus forts que d’autres pour jeûner, d’autres sont plus forts pour s’abstenir de mauvaises paroles…. Il y a dans l’humanité une diversité de dons, comme l’affirme la parabole des talents. Que chacun fasse en fonction de ce qu’il est, qu’il apprenne à se connaître face à Dieu et que l’autre, les autres, s’abstiennent de porter le moindre jugement sur cette question. Nous retrouvons ce précepte dans l’homélie de saint Jean Chrysostome, lue pendant l’office des matines pascales, qui précise que Dieu accueille de la même manière l’ouvrier de la onzième heure et celui de la première, et qu’il accueille aussi ceux qui n’ont pas jeûné du tout.

 

L’héritage du premier monachisme

Les règles de l’ascèse, telles que prescrites dans l’Église orthodoxe, sont en décalage sensible au regard de ce qui se pratique « ailleurs », dans les autres églises, c’est à dire de tradition occidentale. Souvent, nous semble-t-il, on assiste en Occident à une réduction de l’ascèse – voire à sa suppression pure et simple –, s’inscrivant dans une démarche d’adaptation au monde. Cette idée d’ « adaptation au monde », est perçue généralement en orthodoxie avec mépris. Pour autant, que faisons-nous de nos calendriers liturgiques, et qui nous indiquent avec précision tous les jours de jeûne de l’année ?

 

Les règles dont nous avons hérité ont été développées par le monachisme. C’est l’une des caractéristiques de l’histoire de la spiritualité de l’Église orthodoxe. Nous en sommes fiers, en tant qu’héritiers de ce fameux et fabuleux patrimoine patristique, certes essentiel et incontournable. Mais il convient toutefois de nuancer et de se souvenir que cette démarche monastique des premiers siècles avait aussi ses sensibilités et ses finalités spécifiques. Le monachisme du premier millénaire est essentiellement christocentrique, c’est dire centré sur le mystère de la personne du Christ. (Toutes les « hérésies », en marge de la question filioquiste, sont de l’ordre christologique). Ce « christocentrisme » a privilégié par mimétisme l’ascèse au désert, pour faire « comme le Christ » et, de surcroît, pour y rencontrer celui que le Christ y avait rencontré, c'est-à-dire le démon, ce qui n’était pas sans risque : et beaucoup s’y sont abîmés. Il y a eu là une sorte de maximalisme spécifique,  fortement empreint du dualisme corps-esprit, venu  de l’hellénisme platonicien, relayé principalement par saint Augustin, mais présent aussi dans le monachisme byzantin. Ce dualisme corps-esprit va suggérer une ascèse de mépris, sinon de mortification du corps, dont il n’est pas certain qu’elle soit toujours très saine ni très juste. Il ne s’inscrit pas dans la perspective d’une véritable transfiguration de la problématique charnelle.

 

Une perspective d’équilibre et de respect

Aujourd'hui, il semblerait que l’ascèse doive être équilibrée, personnalisée, qu’elle doive reposer sur une idée de retenue de soi, de mesure, c'est-à-dire d’autocontrôle. Par rapport au corps, il s’agit d’une perspective d’équilibre, de respect, et surtout pas d’autodéification. Le corps, c’est l’ensemble de tous les sens, l’ouïe, la vue, la bouche. Repensons à l’Évangile : « C’est de la bouche que sort l’impureté ». En d’autres termes, l’aliment qui entre dans la bouche n’est pas impur en soi. C’est ce qui en sort, c’est à dire la parole, qui est impur, ou qui risque de l’être.

 

 

D’un point de vue de l’Evangile, je peux tout manger ; il n’y a pas d’interdit alimentaire, seulement une exigence d’équilibre et de quantité. Mais c’est à ce qui sort de ma bouche que je dois être attentif. Dans la même perspective, il y a dans l’Evangile d’autres mises en garde sévères : « Si ta main doit te perdre, tu la coupes, si ton œil doit te perdre, tu l’arraches », etc. Nous sommes donc appelés à nous surveiller sur ce que l’on regarde, sur ce que l’on entend et surtout sur ce que l’on dit.

 

Observation concernant la « beauté » dont Dostoïevski suggère qu’elle « sauvera le monde ». Il n’y a pas d’objectivité de la beauté ; la beauté spirituelle est nécessairement « harmonique » ; mais on peut être « séduit » par une disharmonie que l’on voudra qualifier de belle. Pourtant toute créativité n’est pas belle par définition. La disharmonie est une désintégration. Cela vaut pour l’art, pour l’image, pour les sons. Conformément à l’observation de l’apôtre « tout est permis, mais tout n’est pas profitable », préservons-nous des visions et des auditions disharmoniques et désintégratrices. 

 

Préservons-nous aussi de l’idolâtrie du corps, qui passe aujourd'hui par des chemins divers et subtils : la mode-buisness, le sport-buisness… Une personne tatouée, interviewée dans une revue déclarait récemment : « Par le tatouage, je me réapproprie mon corps, dont j’ai hérité sans le vouloir, pour en faire ce que je veux ». Nous sommes là en présence de la problématique évoquée initialement.

 

Ne pas confondre, donc, le régime alimentaire qui devient obsessionnel et idolâtre, et l’ascèse. Le jeûne demande énormément d’efforts mais il n’est pas supposé porter sur beaucoup de choses. IL ne nécessite pas les compétences scientifiques et médicales que requièrent les régimes alimentaires. 

 

Le « retournement » de l’homme vers son Dieu

L’ascèse de l’esprit a pour but le combat contre les mauvaises pensées. Elle est particulièrement liée à la solitude. C’est dans la solitude que l’on est véritablement assailli par les mauvaises pensées. D’où la difficulté du monachisme…

 

Lorsqu’on se met en prière, qu’elle soit personnelle ou communautaire, on est assailli de toute part. On essaie de se concentrer et c’est précisément à ce moment que tout  passe par la tête. L’ascèse de l’esprit et de l’âme est tout à fait actuelle. Quelle que soit l’activité que l’on pratique, il faut savoir s’arrêter, ne pas en faire trop, c’est là l’ascèse. Cela vaut pour le sport, pour l’activité professionnelle ou toute autre activité, qui peuvent être des « fuites en avant… ». Cela vaut pour les nouvelles technologies qui, paradoxalement, ne se laissent pas dominer par l’homme mais lui prennent son temps et tendent à le dominer, lui. Nous avons créé ce qui va nous dominer, et c’est le produit de notre propre raison, en référence à l’homme et non pas à Dieu. Enfin, l’ascèse peut porter sur les cultes collectifs (showbiz, sport et autres grand-messes laïques).

 

Le sommet de l’ascèse est la prière. Tout le reste n’est là que pour la favoriser. Selon le témoignage de toute la tradition des Pères de l’Église, ce qui est le plus difficile dans la vie, c’est la prière. Car se mettre en prière, c’est comme se mettre en anti-condition par rapport à ce que nous sommes au départ, c'est-à-dire que c’est le contraire de la référence à soi-même. En effet, lorsque nous nous intéressons aux choses, que nous sommes fascinés par des écrits, des romans, des films, nous cherchons à nous les approprier, par un processus d’identification. Se mettre en prière, à l’inverse, c’est accepter de sortir de soi. C’est la seule démarche qui nous permette de sortir de nous-mêmes afin de nous retourner : c’est la métanoïa, le retournement de l’homme vers son Dieu. C’est ainsi que la prière est infiniment difficile, en même temps qu’elle constitue la quintessence de l’ascèse en tant qu’exercice d’intégration, de reconstitution de « mon » harmonie.

 

L’ascèse pour l’autre

S’il est vrai que le moine prie pour le monde, un monde qu’il connaît sans le voir, par l’Esprit Saint (à quelque 800 km de Moscou, il y a aujourd’hui, semble-t-il, un moine de la « race » d’un St Séraphin, d’un Nectaire d’Egine ou d’un Silouane de l’Athos, qui reçoit des centaines de lettres auxquelles il répond sans même les ouvrir),  notre ascèse doit s’inscrire également dans cette perspective : pour l’autre, pour le prochain, pour le monde. La connaissance que nous avons aujourd'hui du monde, à la faveur de tous les instruments de communication, engage, aiguise notre responsabilité communautaire à l’égard de la Création. Nous sommes en présence d’une nouvelle réalité. Il est nécessairement dérangeant et bousculant  de savoir ce qui se passe à l’autre bout du monde, (les famines, les épidémies, les massacres…) sans avoir le moyen d’y remédier.

 

Une justification possible est de penser que, du temps du Christ, on ne savait rien de ce qui se passait en dehors de la Palestine. Nous sommes donc à un tournant. Le contexte géographique de l’Évangile est très limité (Israël, la Syrie, l’Égypte, une partie du Liban...). Bien entendu,  tous les éléments de la condition humaine sont présents: la pauvreté, la faim, la maladie,… Toutes ces souffrances sont résorbées, guéries dans le cadre d’une rencontre personnelle avec le Seigneur, ou avec le prochain comme la parabole du « bon samaritain ».

 

Aujourd'hui, nous sommes dans un contexte beaucoup plus vaste, mondial, dont on ne peut pas se dérober. Nous sommes appelés à prendre sur nous la même responsabilité d’ascèse et de prière que les moines.

 
 
La finalité moderne de l’ascèse

 

Le jeûne personnel peut prendre un sens dans la perspective du drame de la famine dans le monde. Rationnellement cela ne signifie certes pas que le morceau que je ne vais pas manger va se retrouver dans la bouche du famélique ; au fond nous n’en savons rien. L’important est de prendre la mesure de nos actes et comportements dans le mécanisme de création que l’on veut entièrement contrôler et que l’on ne contrôle pas, que l’on ne contrôle plus.

 

Comment ne pas être interpellé par le drame-scandale de la viande (vache folle, fièvre aphteuse) qui se traduit par la nécessité d’abattre des milliers de bêtes. On reste sur l’impression que la nature, la Création elle-même se révolte contre notre débordement. On peut bien sûr voir les choses de façon rationnelle : il y a eu un virus et une épidémie. Mais c’est tout de même lié à une surproduction de viande, et il faut que ce soit la présidente de l’Union européenne qui dise aujourd'hui : « arrêtons de produire pour tuer ». Nous sommes directement interpellés,  prenons en conscience.

 

Le jeûne personnel peut contribuer, grâce et par l’intermédiaire de Dieu, à un rééquilibrage. Car la finalité moderne de l’ascèse se situe par rapport à ces grands déséquilibres planétaires dont nous sommes solidaires, qui se traduisent en termes de puissance financière et technologique et en fin de compte de richesse et de pauvreté. Il nous appartient de contribuer au rétablissement des principes de retenue et d’autocontrôle.

 

Le progrès scientifique élargit toujours plus les limites de la compréhension des mécanismes de la création, de l’infiniment grand à l’infiniment petit. Nous voilà proches de la capacité à reproduire par nous-mêmes (le clonage) l’être humain, non seulement en dehors de Dieu, mais aussi en dehors de la rencontre nuptiale du masculin et du féminin, échappant ainsi  même au « multipliez-vous » et à la plénitude de la complémentarité adamique « homme et femme Il Le créa. » , stade ultime peut-être de « l’auto-déification ». Une ascèse moderne est appelée aussi à circonscrire cette idôlatrie.

 

Reconstruction de notre divino-humanité

Le carême est un temps fort dont nous avons besoin, mais il n’est qu’un temps de rappel par rapport à ce qui devrait être quasiment permanent. Il s’agit d’instaurer une autre relation avec ce qui m’entoure. Une relation auto-contrôlée, équilibrée, régulée. Peut-être faut-il s’imposer des périodes, des cycles, et c’est ce que nous propose l’Église. Mais ce n’est qu’une pédagogie et cela ne prétend pas à autre chose. Nous sommes supposés rester libres, et la liberté est lourde et difficile. Sinon, le risque est d’aller vers l’intégrisme, au nom d’une pédagogie devenue un but en soi, en manquant de respect à l’autre, en le tuant psychologiquement, si ce n’est physiquement.

 

La pédagogie divine est inscrite dans l’ancienne Alliance, mais elle n’a d’autre point d’arrivée que la reconnaissance du Christ comme Dieu et homme. L’ascèse est la fidélité au nom et à la personne du Christ comme Dieu et homme. Reconnaissance qui s’enracine dans l’ascèse du Fils venu dans ce monde, et qui est, fondamentalement, ouverture à l’Esprit.

 

L’ascèse du Christ s’est développée en deux temps. L’ascèse-jeûne de quarante jours dans le désert, après le baptême au Jourdain, qui fonde notre jeûne de quarante jours de Pâques et de Noël. Le second temps est celui de l’ascèse-prière sacerdotale du Christ (Jean, 17), à la fois prière pour les disciples, prière pour ceux qu’il va envoyer dans le monde et prière pour le monde.

 

L’ascèse-jeûne et l’ascèse-prière, toutes deux précèdent un moment de décision et un moment d’obéissance. Le Christ part au désert avant de commencer sa vie publique par les noces de Cana. Les noces de Cana, c’est pour le Christ l’obéissance à sa Mère, qu’il exprime d’une manière étonnante : « Femme, de quoi te mêles-tu ? ». Pas plus que la cananéenne, Marie ne se laisse impressionner ; elle passe outre et donne un ordre : « Faites ce qu’il vous dira ». Dans cet ordre, il y a à la fois l’abnégation de la Mère, qui représente par définition l’humanité (elle pressent le mystère de son fils) et l’obéissance du Fils.

 

Il y a, semble-t-il, une association entre le jeûne qui a précédé le « lancement » du Christ dans sa mission, pour laquelle il avait une réticence, et d’autre part, la prière ultime, la prière sacerdotale, mais aussi celle de Gethsémanie : « Père, cette coupe peut-elle s’éloigner de moi ? », puis « Qu’il soit fait selon ta volonté ». Cette prière débouche à son tour sur le pardon ultime, tel que nous le rapporte Luc : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ».

 

Une perspective qui donne un sens à l’ascèse : contribuer à reconstituer notre « humano-divinité », non pas auto-déification mais redivinisation en Christ.

 

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