NOUVEAUTÉS

Article de Anne-Marie GUEIT

COMMENT PEUT-ON ETRE FRANÇAIS ET ORTHODOXE ?

Cette question, je l’ai entendu poser, avec franchise et curiosité, par certains orthodoxes de souche, russes ou grecs. Chez d’autres, elle n’est pas formulée, mais on la devine présente.
Parfois, il m’arrive de me la poser à moi-même, lors de certains évènements ecclésiaux, auxquels je voudrais sincèrement participer, mais où je reste, malgré mes efforts, extérieure, ou plutôt, étrangère. Il s’agit, la plupart du temps, de grandes manifestations où s’affirme avec force une orthodoxie fière de sa tradition, ancrée dans l’histoire et la culture d’un peuple.

Lorsque l’on n’est pas issu de ce peuple, on regarde, on écoute, avec respect et sympathie, ses manifestations de ferveur. On est quelquefois touché, sans même comprendre les mots, par la chaleur, la vigueur de la foi exprimée. Il arrive que l’on entre, au-delà des langues et des gestes, dans une union de prière véritable. Mais ce ne sont là que des moments rares, exceptionnels, qui viennent consolider le sentiment profond de l’universalité de l’Orthodoxie en tant que manifestation de la vraie foi.

Car si moi, française, je suis, come bien d’autres, entrée dans l’Eglise orthodoxe, par choix libre et personnel, ce n’est pas par rejet haineux du christianisme occidental, ni par obligation de « suivre mon mari », mais parce que là, dans cette Eglise, j’ai senti que j’étais créature de Dieu et que, parce qu’Il m’aimait, je pouvais me confier à Lui. Jésus-Christ est le Chemin et la Vie. A chacun Il montre la voie. Mais cette voie est pour chacun différente. Pour moi elle est passée par l’Orthodoxie russe et par des personnes d’origines diverses, pasteurs et laïcs, qui m’ont permis d’entrevoir l’inépuisable richesse du message évangélique.

Dans l’Eglise orthodoxe j’ai découvert à la fois l’amour de Dieu et la liberté de l’homme. J’y ai découvert que l’homme n’est rien sans l’amour de Dieu, mais aussi que la puissance de Dieu est vaine sans l’amour de l’homme.

Le message évangélique s’adresse à tous, et les chrétiens des diverses confessions et de diverses origines y accèdent par des chemins multiples.

Certains « occidentaux », dont je suis, trouvent dans l’Orthodoxie plus de souffle, plus d’espace, plus de vitalité que dans leur milieu d’origine. Je n’ai, pour ma part, pas « cherché » l’Orthodoxie. Elle s’est présentée à moi comme une évidence, et j’ai pu y accéder parce que j’ai trouvé en France des paroisses où l’on ne se contentait pas de sauvegarder un « rite oriental », mais où l’on avait le souci d’annoncer, sur la terre de France, la Bonne Nouvelle du salut offert par le Christ à travers son Eglise.

Cette Eglise là est universelle. La Bonne Nouvelle est annoncée à toutes les nations, et elle ne peut l’être, bien sûr, que dans la langue de chacun. Il est normal et véritablement orthodoxe que, en France, ce soit en français.

Quant à la liturgie, qui est action de grâces, comment pourrait-elle être prononcée dans une langue que l’on ne comprend pas ? Les prières ne sont pas des formules magiques que l’on répète sans les comprendre. La louange, pour être sincère, ne peut s’exprimer que dans un langage qui nous est familier.

Ces remarques valent aussi, me semble-t-il, pour ceux qui, descendant d’orthodoxes de souche, sont nés en France et ne parlent plus la langue de leurs parents ou grands-parents. Ils ne peuvent accéder à la foi de leurs pères qu’à travers une langue qu’ils pratiquent couramment.

Si nous, français, sommes pour certains des « intrus » dans l’Orthodoxie, les petits enfants grecs, russes, libanais, roumains, etc...qui grandissent en France, ne doivent pas, eux, être négligés. Car le risque serait grand qu’à ne plus comprendre le langage, ils se détournent du message. Et l’Orthodoxie en France se réduirait alors à un ritualisme de façade qui masquerait mal son indigence spirituelle.

Mais il ne peut en être ainsi. Nous savons bien que l’Esprit ne se laisse pas emprisonner. Il vivifie ceux qui l’invoquent et inspire leurs œuvres, en même temps que la communion au Corps du Christ nourrit et sauve ceux qui y viennent avec crante de Dieu, foi et amour. Comment pourrait-on penser que certains en seraient exclus à cause de leur origine ou de leur langue ?

Anne- Marie Gueit

Texte publié dans « Orthodoxes à Marseille » N° 53, janv-fev 1996 

Comments