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St Cyrille de Jérusalem (IVème siècle) commente magnifiquement le paradoxe de l’incarnation :

« Dieu s’est fait voir petit enfant, lui qui est l’Ancien des jours. Il se manifeste enfant de quarante jours, lui qui est antérieur à tous les siècles. Le voilà qui est allaité par sa mère, lui qui a fait les siècles, et qui donne à tout être vivant sa nourriture. Le voilà enfant qui pleure, lui qui donne la joie au monde. Il est enveloppé de langes, lui qui me délivre des liens du péché. Il repose dans les bras de sa mère et il demeure dans le sein de son Père. Je vois un enfant et je reconnais en lui mon Dieu. Je vois un enfant qui vient de Bethléem à Jérusalem et qui ne quitte pas la Jérusalem céleste. Je vois un enfant qui, sur terre, dans le Temple, présente l’offrande prescrite par la Loi, et qui dans le ciel reçoit toutes nos offrandes. Il est à la fois le don et le temple, à la fois le prêtre et l’autel. C’est le même qui offre et le même qui est offert. Il est à la fois la Loi et celui qui accomplit la Loi. » [1]

Cieux étendus par la divine intelligence, réjouissez-vous ! Terre, sois dans l’allégresse ! Car le Christ votre créateur, sortant du sein de la divinité, est offert enfant à Dieu son Père par la Vierge sa mère, alors qu’il est avant toutes choses.[2]

Que la porte du ciel s’ouvre en ce jour ! Car le Verbe du Père, sans commencement, prend un commencement temporel, sans sortir de sa Divinité. Il est porté de son plein gré au temple de la Loi par la Vierge sa mère, comme un enfant de quarante jours.[3]

Cette incarnation paradoxale est l’œuvre de Dieu pour nous sauver et nous diviniser.

Dieu le Verbe est apparu enfant, pour relever et restaurer le premier homme infantile, trompé par la ruse (du serpent).[4]

Les moindres faits de la vie du Christ sont grandioses parce que ce sont les gestes de Dieu lui-même. Sans cesse l’Eglise nous le rappelle, pour éviter toute illusion humaniste et toute réduction du Christ au « petit Jésus ».

Jadis, sur la montagne du Sinaï, Moïse contempla Dieu de dos, et fut jugé digne d’entendre faiblement la voix divine dans la nuée et la tempête. A présent, Siméon reçoit dans ses bras le Dieu qui s’est incarné pour nous sans subir de changement.[5]

Du haut du ciel les Incorporels le contemplaient et dans leur stupeur disaient : nous voyons à présent des choses merveilleuses, extraordinaires, incompréhensibles et indicibles. Celui qui a formé Adam est porté comme un enfant, celui que rien ne peut contenir est contenu dans les bras d’un vieillard, celui qui est sans limite dans le sein de son Père se limite volontairement dans sa chair mais non dans sa divinité, le seul Ami des hommes.[6]

 

L’Auteur de la Loi est la Loi incarnée, lumière pour toutes les nations

La fête de la Sainte Rencontre est parmi toutes les fêtes de l’année, celle qui met le plus en lumière l’importance de l’ancienne Loi.

Elle constitue en quelque sorte une fête-charnière : tous les personnages, Marie, Joseph, Siméon, Anne, sont profondément liés à la Loi d’Israël et au Temple, centres de la fête, confirmés par le Christ enfant comme les « sacrements » de l’ancienne alliance, symboles de passage vers la pleine vérité spirituelle de l’évangile.

Reçois, Siméon, celui que Moïse contempla à l’avance dans la nuée lorsqu’il reçut la Loi au Sinaï, cet enfant nouveau-né, qui se soumet à la Loi. C’est lui qui a parlé par la Loi, c’est lui qui s’est exprimé dans les prophètes, lui qui s’est incarné pour nous et qui sauve l’humanité. Adorons-le ![7]

Car le Christ apparaît comme le sens profond de la Loi : en la respectant et en l’accomplissant, il y inscrit sa divinité, de manière similaire à celle de son incorporation dans la chair de Marie. La lettre de la loi, devenue caduque en tant que telle, reprend son sens profond à travers le Christ.

L’Ancien des jours, celui là-même qui autrefois avait donné la Loi à Moïse au Sinaï, se fait voir aujourd’hui comme un enfant. Lui l’Auteur de la loi, il accomplit la Loi : selon la Loi, il est conduit au temple et confié au vieillard.[8]

Le Temple de Jérusalem est le lieu central de la fête. Mais comme la Loi, le Temple cesse sa fonction spirituelle dès qu’apparaît le temple véritable, Marie la Vierge Mère, qui a porté dans son sein le Dieu éternel et qui le porte en ce jour dans ses bras.

Orne ta chambre nuptiale, Sion, reçois le Christ Roi et embrasse Marie, la porte du ciel ! Car elle est comparable au trône des chérubins, celle qui étreint le Roi de gloire. La Vierge est une nuée de lumière, portant dans sa chair son Fils né avant l’étoile du matin.[9]

Le divin vieillard comprit la gloire qui s’était jadis manifestée au Prophète, lorsqu’il vit le Verbe porté dans les bras de sa mère. Il lui clama : réjouis-toi, ô vénérable, toi qui portes comme un trône, le Dieu de la lumière sans déclin, le maître de la paix.[10]

Siméon annonce prophétiquement l’extension de l’alliance à toutes les nations, sous la forme d’une révélation dans la lumière. Le Christ est la vraie lumière, et cette lumière jaillit du mystère de la Croix et de la Résurrection

Aujourd’hui Siméon l’ancien entre dans le temple, réjoui en esprit, pour accueillir dans ses bras l’auteur de la Loi de Moïse, accomplissant la Loi. Moïse avait été jugé digne de contempler Dieu à travers la ténèbre et une voix indistincte, et il avait caché son visage pour convaincre les cœurs infidèles des Hébreux. Siméon par contre, porta le Verbe du Père, éternel mais incarné, et il révéla la lumière des nations, la Croix et la Résurrection.[11]

Le Christ est la lumière véritable, qui éclaire tout homme venant dans ce monde. La Vierge porte Jésus dans ses bras, comme un cierge allumé à la vraie lumière, et le dépose dans les bras de Siméon, autre cierge, recevant la même lumière.

Seigneur, tu es apparu comme la lumière qui se révèle aux nations, porté sur une nuée légère, pour mettre un terme à l’obscurité de la Loi, et faire luire l’aurore de la grâce nouvelle. Aussi en te contemplant, Siméon s’écriait : délivre-moi de la corruption, car aujourd’hui je t’ai vu.[12]

Isaïe fut purifié en recevant le charbon du séraphin, disait le vieillard à la Mère de Dieu. Mais toi tu m’illumines en me remettant de la pincette de tes mains celui que tu portes, le Dieu de la lumière sans déclin, le maître de la paix[13]

Les Pères de l’Eglise ont développé leur réflexion sur la figure de Siméon pour en faire un signe pour chaque fidèle. Que chacun vienne au temple de l’Esprit, pour recevoir Jésus dans ses bras, c’est-à-dire dans son cœur, pour pouvoir quitter la prison de ce monde dans la paix, et contempler la Lumière éternelle.

 

Les deux figures prophétiques de Siméon et d’Anne

Les deux vieillards Siméon et Anne accueillent le Seigneur dans le Temple, mais en réalité, c’est le Seigneur lui-même qui les reçoit : ce sont eux les offrandes, eux les tourterelles ou les colombes.

Ceux d’autrefois apportaient un couple de jeunes tourterelles, ou une paire de jeunes colombes. A leur place le divin vieillard et la sage prophétesse Anne servaient et chantaient celui qui s’avance dans le temple, né de la Vierge, engendré du Père et son égal.[14]

Comme la tradition le retiendra à propos de Jean-Baptiste, mort avant le Christ pour être Précurseur du Christ aux enfers comme il l’a été dans son ministère, Siméon disparaît lui aussi, après avoir vu et tenu dans ses bras le Salut des nations, pour annoncer la bonne nouvelle aux enfers à Adam et Eve.

Je pars pour réjouir Adam prisonnier des Enfers et pour annoncer à Eve la bonne nouvelle, s’écriait Siméon, avec le chœur des prophètes : Dieu de nos Pères, tu es béni.[15]

Portant la vie, Siméon demandait à être délivré de la vie en disant : Seigneur, laisse-moi m’en aller maintenant pour révéler à Adam que j’ai vu devenir enfant, sans subir de changement, le Dieu éternel et le Sauveur du monde.[16]

Avec Siméon et Anne, l’évangéliste Luc présente 2 figures complémentaires de la prophétie, qui peuvent être mises en parallèle avec la présence de Moïse et d’Elie lors de la Transfiguration : Siméon représente ici la Loi, et doit disparaître avec elle, et Anne représente les Prophètes[17]

Siméon prend le Christ dans ses bras pour accomplir à son sujet la prescription de la Loi de Moïse, tandis qu’Anne prophétise en louant Dieu et en parlant de Jésus

La sainte et sage, la vénérable Anne, confessa saintement le Seigneur dans le temple. A tous ceux qui étaient présents, elle désignait précisément la Mère de Dieu et la magnifiait.[18]

Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était fort avancée en âge, et elle avait vécu sept ans avec son mari depuis sa virginité. Restée veuve, et âgée de quatre vingt quatre ans, elle ne quittait pas le temple, et elle servait Dieu nuit et jour dans le jeûne et dans la prière. Étant survenue, elle aussi, à cette même heure, elle louait Dieu, et elle parlait de Jésus à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem.[19]

Le personnage d’Anne est mystérieux. L’évangéliste Luc nous donne à son sujet des précisions qui sont sans équivalent pour les autres personnages de l’évangile. Elle est sous le signe du chiffre 7 (sept années de mariage et 7x12 années de vie), chiffre de perfection. Sa vie est entièrement consacrée, dans le jeûne et la prière. A noter que Phanuel est aussi un des 4 anges (avec Michel, Gabriel et Raphaël) du Livre d’Hénoch, l’ange qui préside au repentir.

 

L’annonce de la Passion et de la contradiction

L’incarnation de Dieu et les différents moments de sa manifestation au monde portent en eux, en « toile de fond », le mystère de la Croix et de la Résurrection. L’incarnation est déjà une crucifixion entre le divin et l’humain, et l’imminence de la Passion parcourt tout l’évangile ; les nombreuses annonces successives de la croix et de la résurrection par le Christ placent son  ministère, sa parole et ses miracles dans une dimension qui dépasse la simple humanité.

Et lors de la sainte Rencontre, le vieillard Siméon se fait le porte parole de ce drame : l’enfant qui est dans ses bras, Dieu incarné, est sa joie, sa paix, et son salut, mais aussi le signe de la contradiction (la croix étant bien ce signe), à la fois chute et relèvement, et glaive de douleur pour la Vierge Mère.

Et Siméon, recevant enfin la réponse à son attente, bénit la Vierge et Mère de Dieu Marie, lui révèle à l’avance les symboles de la Passion de celui qu’elle a enfanté, et  demande sa délivrance en criant : Maintenant, Seigneur, laisse-moi m’en aller, comme tu me l’avais promis, car je t’ai vu, lumière éternelle et Seigneur, Sauveur du peuple chrétien.[20]

Et Siméon annonça à la Mère de Dieu : ô Immaculée, un glaive transpercera ton cœur, lorsque tu verras sur la Croix ton Fils, à qui nous chantons : Dieu de nos Pères, tu es béni.[21]

Mais la parole de Siméon à Marie « et à toi-même une épée te transpercera l’âme, afin que les pensées de beaucoup de cœurs soient dévoilées » (Luc 2, 35), n’est pas seulement la douleur future d’une mère devant son fils crucifié ; cette épée qui dévoile les pensées, n’est-ce pas la parole de Dieu elle-même, c'est-à-dire Dieu le Verbe, « plus tranchante qu'une épée à deux tranchants, pénétrante jusqu'à partager âme et esprit, et qui juge les sentiments et les pensées du cœur. » (He 4, 12) ?

Siméon s’écria : celui-ci sera un signe de contradiction, étant Dieu et petit enfant.[22]

Cette parole crucifie l’intelligence et révèle à celui qui la reçoit dans son cœur, comme la Mère de Dieu, le mystère intérieur de l’homme.

 

[1] Oratio in occursum Domini, IV, V & XII

[2] 1ère ode du Canon

[3] Stichères du Lucernaire

[4] Matines, 3ème ode du Canon

[5] Cathisme poétique après la 3ème ode du Canon

[6] Ikos du kondakion

[7] Stichère du Lucernaire

[8] Stichère de la Litie

[9] Stichère des apostiches

[10] 5ème ode du Canon

[11] Stichère de la Litie

[12] Stichère des Laudes

[13] 5ème ode du Canon

[14] 9ème ode du Canon

[15] 7ème ode du Canon

[16] Stichère des apostiches

[17] Voir à ce sujet Grégoire de Nysse : De occursu Domini.

[18] 9ème ode du Canon

[19] Luc 2, 36-38

[20] Stichère des apostiches

[21] 7ème ode du Canon

[22] 8ème ode du Canon

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