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LE MYSTERE EUCHARISTIQUE

par Saint Nicolas Cabasilas

L'efficacité de l’Eucharistie consiste, pour ceux qui y prennent part à ce que rien ne leur manque. Conformément à sa promesse, nous demeurons en Christ en communiant à cette table et Christ demeure en nous, car il est écrit : Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (Jn 6,57).

Si Christ demeure en nous, de quoi avons-nous besoin ? Que nous manque-t-il ? Si nous demeurons en Christ, que pouvons-nous désirer de plus ? Il est notre hôte et notre demeure. Heureux sommes-nous d'être Sa maison ! Quelle joie d'être nous-mêmes la demeure d'un tel habitant !

Que manque-t-il à tant de bonheur ? Qu'ont-ils à voir avec le mal, ceux qui resplendissent d'une telle lumière ? Quel mal peut résister à tant de bien ? Plus rien ne peut demeurer ou venir assaillir notre cœur, quand Christ Se manifeste ainsi, en nous. Il nous entoure et pénètre le plus profond de nous-mêmes.

Il est notre refuge. Il nous enserre de tous côtés, pour qu'aucune des flèches qu'on nous lance ne nous atteigne. S'il trouve en nous quelque imperfection, il la repousse et l'expulse. Christ réside en notre demeure et l'emplit totalement de sa présence. Nous participons non à quelque chose de lui, mais à lui-même tout entier. Ce ne sont pas quelques rayons et un peu de lumière que nous recevons, mais bien le disque solaire lui-même. Ainsi, nous l'habitons et lui nous habite au point de ne former avec lui qu'un seul esprit. Immédiatement, âme, corps et toutes nos facultés deviennent " spirituels ", car ils lui sont intimement unis. Notre âme est unie à son âme, notre corps à son corps et notre sang à son sang.

Le résultat ? C'est que le meilleur l'emporte sur l'inférieur et que le divin éclipse l'humain. Il se produit, alors, ce que Paul dit de la Résurrection : Ce qui est mortel est absorbé par la vie (2 Co 5,4). Plus loin, il ajoute : Si je vis, ce n'est plus moi, mais Christ qui vit en moi (Ga 2,20). Ô grandeur des mystères !

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L'homme de Dieu, Denys [auteur de plusieurs textes mystiques, fin Ve siècle], nous dit que les autres sacrements seraient incomplets et sans capacité de produire leurs propres effets, si on ne leur ajoutait le banquet sacré. Il est donc impossible que les efforts et la justice des hommes puissent les libérer du péché. Ils ne peuvent non plus leur en procurer les autres résultats. Lorsque les pécheurs se repentent de leurs fautes et les confessent aux prêtres, ils se sentent affranchis de tout châtiment de Dieu, leur juge. Ils ne peuvent, cependant, bénéficier pleinement de l'efficacité de cette confession qu'après s'être assis à la Table du banquet.

C'est pourquoi nous sommes baptisés une seule fois alors que nous approchons fréquemment de la Table. Étant hommes, en effet, nous offensons Dieu quotidiennement. Ceux qui veulent être délivrés du péché ont besoin de faire pénitence, il leur faut peiner et triompher du mal. Or, ils ne pourront obtenir cela qu'en y joignant le seul remède à opposer aux péchés des hommes.

Lorsque l'olivier sauvage a été greffé, le bon olivier l'assimile tout entier. Ses fruits ne sont plus alors ceux d'un olivier sauvage. Ainsi, la justice des hommes, par elle-même, ne sert à rien mais dès qu'ils sont unis au corps et au sang du Christ, en y communiant, ils en reçoivent aussitôt les plus grands bienfaits : la rémission des péchés et l'héritage du Royaume : ce sont les fruits de la justice de Christ. De même qu'à la sainte Table nous recevons le corps du Christ, corps puissant à vaincre, de même s'ensuit-il que notre justice se modèle en Christ.

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Ce mystère est une Lumière pour ceux qui ont déjà été purifiés. C'est un moyen de se purifier pour ceux qui le veulent. C'est une onction pour ceux qui engagent le combat contre le Mauvais et les passions. Les premiers n'ont plus qu'à recevoir la Lumière du monde, l'œil débarrassé de ses humeurs. Quant à ceux qui ont encore besoin d'être purifiés, de quel autre moyen peuvent-ils avoir besoin ? Car le sang du Fils de Dieu nous guérit de tout péché (1 Jn 1,7), selon le mot de Jean, le disciple bien-aimé du Christ. En ce qui concerne la victoire sur le Mauvais, qui ne sait que, seul, Christ l'a vaincu ? Son corps est dressé comme seul trophée de victoire sur le péché. Par son corps, Il est à même de secourir ceux qui luttent car c'est en ce corps qu'Il a lui-même souffert et triomphé quand Il fut tenté.

Voilà pourquoi nous avons toujours besoin de cette chair ! Voilà pourquoi nous participons à cette Table ! Ceci, afin que la loi de l'Esprit soit active en nous, et que la vie selon la chair n'ait plus de place et qu'elle ne puisse saisir aucune occasion pour retomber à terre, comme des corps pesants, privés de leur soutien. Pour toutes ces raisons, ce mystère eucharistique est parfait. Ceux qui y communient n'ont pas à chercher ailleurs ce qu'il fournit excellemment.

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Beaucoup s'étonnent : ce mystère qui est plus parfait que les autres semble être moins efficace que le baptême pour libérer du péché. Le baptême nous purifie sans effort de notre part, tandis que l'eucharistie exige notre labeur. Rien ne distingue ceux qui sont purifiés dans le baptême de ceux qui n'ont jamais été souillés. Alors que beaucoup qui communient au banquet eucharistique portent les traces du péché.

Dans les péchés commis, nous remarquons quatre éléments : celui qui a commis le péché, l'acte mauvais, la sanction encourue et l'inclination au mal ainsi introduite en l'âme. Spontanément, en se hâtant vers le baptême, le pécheur doit renoncer au péché. Le reste, la culpabilité et l'attirance pour le mal, est enlevé sans effort par la purification baptismale. Quant au pécheur lui-même, il meurt, pourrait-on dire, dans l'eau baptismale et c'est un homme nouveau que rend le bain.

Le coeur brisé et contrit parce que nous sommes pécheurs, nous recevons le Pain sacré. C'est lui qui libère de la sanction et de la faute, et qui lave notre coeur de son inclination au mal. L'eucharistie ne fait pas mourir le pécheur car elle n'a pas reçu la force de créer à nouveau ! Ainsi, l'eucharistie est sans effet sur un seul des éléments du péché : le pécheur lui-même. Elle lui permet de subsister non plus en tant que justiciable mais comme auteur de son péché. Certains même portent encore les signes de leur maladie et les cicatrices des anciennes blessures ; car ils ne s'en sont pas suffisamment souciés et leur préparation a été insuffisante pour recevoir l'énergie du remède. La purification de l'eucharistie diffère de celle du baptême, car elle ne noie pas le pécheur et ne le recrée pas. Elle purifie certes, en laissant vivre le pécheur et cette purification suppose un effort de sa part. Cela n'est pas dû au sacrement mais à la nature même des choses qui fait que les pécheurs sont purifiés au baptême en étant lavés et dans l'eucharistie, en étant nourris.

Ici, je voudrais parler de l'effort qui nous est demandé. Lors de notre baptême, nous étions dans un état informe et dépourvus de la force requise pour avancer vers le bien. Ce mystère réalise ses effets en nous, comme un don gratuit ! Il ne requiert rien de notre part, car nous ne pouvons rien apporter. La Table sainte, au contraire, est servie alors que nous sommes déjà formés. Nous vivons et nous sommes aptes à nous diriger nous-mêmes. L'eucharistie nous permet d'utiliser l'énergie et les armes qui nous ont été fournies. Grâce à elle, nous pouvons poursuivre le bien, sans y être obligés ou tirés. Nous nous élançons dès lors spontanément comme des athlètes exercés pour la course...

Maintenant que le Soleil s'est levé et que, par ses mystères, sa lumière éclate de toutes parts, rien ne doit retarder notre action et nos efforts. Nous devons manger notre pain à la sueur de notre visage (Gn 3,19). Ce pain, rompu pour nous (1 Co 11,24), est uniquement destiné aux seuls êtres raisonnables. Le Seigneur dit : Travaillez pour la nourriture qui demeure ((Jn 6,27), et par ses paroles, il nous ordonne de ne pas rester oisifs et inactifs, mais de venir à son banquet en travaillant. Paul est formel quand il écarte les paresseux de la table corruptible de cette vie : Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus (2 Th 3,10). Quelles oeuvres devons-nous produire si nous sommes invités à la Table sainte ?

Il nous faut être, personnellement, animés des dispositions requises, et d'abord nous purifier avant de participer à ce sacrement. Cela découle de ce que nous venons d'exposer. L'eucharistie n'est pas inférieure aux autres mystères. Elle l'emporte sur tous par son efficacité.

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Christ rend saints et justes ceux qui lui sont fortement unis. Il les instruit en leur apprenant ce qui est indispensable. Il exerce leur âme à la vertu, transformant en actes ce que le discernement leur fait percevoir, mais plus encore en devenant lui-même pour eux : sagesse, justice, sanctifications (1 Co 1,30).

Ainsi, les fidèles deviennent bienheureux et saints à cause du Bienheureux qui leur est uni. Par lui, eux qui étaient morts ressuscitent et ils deviennent sages, d'insensés qu'ils étaient. Ils sont saints, justes et fils de Dieu au lieu d'être impurs, pervers et esclaves. D'eux-mêmes, par leur nature ou leurs efforts, rien ne leur permettrait de s'attribuer ces titres. En fait, ils sont saints à cause de Celui qui est saint. Ils sont justes et sages à cause de Celui qui est juste et sage et qui demeure en eux. Voilà pourquoi nous devons vivre la vie nouvelle en Christ et faire preuve de droiture. Ce serait obligation impossible si nous n'étions rendus aptes spécialement pour cette vie nouvelle en Christ : Nous avons été ensevelis avec lui par le baptême […] afin que nous vivions, nous aussi, dans une vie nouvelle (Rm 6.4).