Saint Hermogène et la parabole du « Jugement »
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
D’abord, quelques mots à propos de la célébration d’aujourd’hui, celle de notre protecteur, saint Hermogène, patriarche de Moscou à la fin du XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle. Toute sa vie fut consacrée à la défense et à l’affermissement de la foi orthodoxe, à une époque où cela était particulièrement crucial.
Il s’employa d’abord à la conversion à l’orthodoxie — à la foi chrétienne orthodoxe — des populations mongoles, encore païennes pour la plupart, parfois musulmanes. C’était un siècle où il était encore absolument nécessaire, particulièrement en Russie, d’affirmer et de préserver la foi orthodoxe, menacée de deux côtés. D’un côté, à l’Orient, par des non-chrétiens ; de l’autre, à l’Occident, par des chrétiens d’une autre obédience — c’est l’histoire de la domination romaine et de ses prétentions à l’époque. Les enjeux religieux se mêlaient alors aux ambitions politiques, à ce que nous appellerions aujourd’hui la géopolitique.
Après s’être libérée de l’occupation mongole, Moscou connut une période de troubles et d’affaiblissement du pouvoir. C’est alors qu’elle fut agressée par le sud, ce n’était pas la première fois, par l’Empire polono-lituanien, qui laissa une empreinte profonde dans l’histoire russe. Saint Hermogène résista à cette agression. Il encouragea le peuple à tenir bon, non par la violence, mais par une forme de résistance spirituelle en recommandant notamment un jeûne de trois jours.
Pour cela, il fut emprisonné par les prétendants au trône, les « faux Dimitri ». Enfermé dans des conditions effroyables, il mourut de faim et de soif. Pourtant, la mémoire du peuple ne l’oublia jamais. Quelques années plus tard, son corps fut retrouvé incorrompu, et sa tombe devint un lieu de vénération constante. Ce n’est qu’à la fin du XIXᵉ siècle que des miracles y furent rapportés. Et c’est ainsi qu’en 1913, à l’aube du XXᵉ siècle — trois siècles après sa mort — il fut canonisé. Trois siècles se sont écoulés avant sa glorification : cela confirme la place active que tient la prière pour les défunts qui contribue au salut et même à la sanctificfation. Sa canonisation fut la dernière en Russie avant les grands bouleversements que nous connaissons.
Les premiers émigrés russes arrivés à Marseille au début du XXᵉ siècle choisirent saint Hermogène comme protecteur de cette modeste église. Il y a là pour nous un signe fort : une continuité de mémoire, mais surtout une continuité spirituelle. Être orthodoxe ici et maintenant. Il est remarquable que notre protecteur soit celui qui, il y a quatre siècles, sauva la foi orthodoxe à Moscou. Il demeure pour nous un exemple : affirmer la foi là où nous sommes, sans agressivité, mais avec fermeté, dans l’accueil des autres.
À propos de l’accueil, nous en venons à l’Évangile d’aujourd’hui : celui que l’Église appelle le « dimanche du Jugement ». On parle souvent du « Jugement dernier ». Pourtant, en slave, en grec, il est question du « Jugement terrible ». Il n’y a qu’un seul jugement, et nous vivons tous dans son attente.
En réalité, toute notre foi repose sur le « déjà et pas encore ». Depuis la venue du Sauveur, nous sommes dans cette tension : Il est venu, Il nous a sauvés, iI a vaincu le prince de ce monde — et pourtant nous sommes en proie encore aux tribulations. De même, la résurrection annoncée, est à la fois déjà accomplie et cependant nous attendons la Seconde Venue du Seigneur, non pas la fin du monde, mais sa venue glorieuse.
Indépendamment de cette perspective au-delà du temps, demeure la question essentielle : quels sont les critères du salut ? C’est là que prend place l’Évangile de Matthieu proclamé aujourd’hui, celui auquel on se réfère chaque fois que l’on évoque les actions caritatives et plus particulièrement l’aide aux plus pauvres. « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Nourrir, abreuver, vêtir, visiter en prison ou à l’hôpital : tout repose sur cela.
Le Seigneur lui-même s’est fait petit. Dieu s’est fait petit. Et s’il s’est fait petit, nous devons être attentifs aux petits. Il privilégie les plus fragiles parce que nous avons tendance à les oublier. Il est venu pour tous, mais il commence par ceux que l’on néglige. On ne peut prétendre aimer Dieu si l’on rejette le visage humain, quel qu’il soit, même lorsque les situations sont difficiles.
À l’approche du carême, cette parole prend un relief particulier. Le carême n’a de sens que comme préparation à la victoire du Christ sur la mort, sur le prince de ce monde. Et pour pouvoir vivre cette victoire, nous sommes interpellés : « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix.»
Prendre sa croix c’est s’engager à être martyr au sens de « témoin ».
Être témoin de quoi ? De l’amour de Dieu. Témoins qu’il est le Sauveur, qu’il nous a sauvés malgré nos péchés. Nous savons combien nous nous sentons pécheurs. Parfois la honte nous envahit, et au lieu de nous conduire à la confiance, elle nous entraîne vers le découragement. Il ne s’agit pas de cela. Il s’agit de surmonter la honte, d’accueillir le pardon et l’amour du Seigneur.
Quant au jugement, ce n’est pas Dieu qui juge en tant que tel ; c’est sa parole qui juge, comme le dit l’Évangile selon Jean. Et sa parole, c’est ce qu’il est : l’amour. L’amour fou de Dieu. Si quelque chose nous brûle, c’est ce feu de l’amour divin — non des flammes venues d’en bas selon une imagerie médiévale, mais le feu même de l’amour de Dieu. Nous sommes mis à l’épreuve de ce feu. Mais si c’est le feu de l’amour, alors il ne doit pas nous décourager : il doit nous donner espérance.
Ayons confiance en cet amour. Si nous en sommes témoins, nous en serons réchauffés, consolés. Nos péchés eux-mêmes seront consumés, avec l’aide de Dieu.
Voilà donc un appel à prendre conscience de ce que nous sommes, en nous appuyant sur cette certitude : le Seigneur est venu non pour juger le monde, mais pour le sauver. S’il n’est pas venu pour juger, c’est bien que, d’une certaine manière, nous nous jugeons nous-mêmes par notre manière de vivre.
Méditons cela. Prions aujourd’hui, au cours de cette liturgie qui est elle aussi un « déjà et pas encore ». Car toute liturgie eucharistique rend déjà présente la résurrection. Chaque dimanche est résurrection.
Déposons, ne serait-ce qu’un instant, tous nos soucis. Oublions nos problèmes, tournons-nous de tout notre cœur vers l’amour fou de Dieu. Alors nous recevrons le courage nécessaire pour vivre dans ce monde, et nous retrouverons confiance pour notre vie et pour notre salut.
père Jean



